Des ruptures et des continuités


Ah ! La flèche du temps ! Comme elle nous fait penser à la première et à la deuxième loi de la thermodynamique...

" Mais quoi ? Je croyais que ceci était un blog sur des thèmes comme l'histoire ou les livres".

Vous n'avez pas tort ! Ce blog est bel et bien dédié à la littérature. Il parle de livres, de mon livre et de l'histoire.

Et c'est exactement la raison pour laquelle aujourd'hui je vais parler de ces deux lois de la thermodynamique. Et aussi d'entropie.

"Oh là, là, Adriana, alors tu pousses un peu trop ! Entropie ?"


Bon, assez de vous taquiner. Je m'explique.

Depuis l'enfance, les enseignants et les manuels d'histoire nous présentent la célèbre Flèche du temps. Cette ligne horizontale plus ou moins longue, se terminant à droite par un triangle en forme de flèche sur lequel, selon le thème, sont tracées de petites lignes verticales sous lesquelles on lit "Révolution française 1789", "Guerres napoléoniennes 1803-1815", "Restauration de la monarchie française 1815-1830", etc.

Eh bien, cette flèche du temps est liée au travail de l'astrophysicien anglais Arthur Eddington.

En 1927, Eddington présenta le concept de direction unique et d'asymétrie du temps, proposition qui donna naissance à un "problème ouvert de la physique". Je n'ai aucune autorité pour parler de la Physique, mais comme j'appartiens au groupe de ceux qui croient que toutes les choses sont liées et que le savoir et la connaissance sont et doivent toujours être accessibles à tous, je risquerai une explication très rudimentaire et non scientifique, qui viendra justifier pourquoi nous parlons de ces choses.

La première Loi de la thermodynamique parle du principe de conservation de l'énergie (mécanique, thermique et cinétique). En théorie, si "rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme", une force en mouvement devrait toujours rester en mouvement, tant que rien ne vient perturber cette trajectoire. Cette idée a conduit d'inombrables inspecteurs gadgets à des tentatives de création de mécanismes de mouvement perpétuel : des machines qui, une fois dotées d'une charge initiale d'énergie, poursuivront ce cycle de mouvement à perpétuité. Imaginez un moteur de voiture qui fonctionnerait avec deux batteries, celles-ci transmettant constamment de l'énergie de l'une vers l'autre, cette énergie faisant tourner le moteur. Voilà un bien beau rêve !


Quant à la deuxième loi de la thermodynamique, ben, elle vient nous mettre un bâton sur dans les roues de la théorie de l'énergie perpetuelle. Ce fut le Français Sadi Carnot qui démontra qu'un mécanisme doté de cette énergie initiale n'exécutera jamais toute sa capacité de mouvement. Résultat : le mécanisme perd graduellement de l'énergie. Et à cette perte progressive on appelle l'entropie.


L'entropie nous dit qu'un système fermé a tendance à initier son existence dans l'ordre, mais que cet ordre se perdra au fil du temps.

Et c'est là que notre Flèche du Temps entre en jeu. Selon Arthur Eddington, l'energie suit une direction unique, ce qui signifie qu'elle n'est pas réversible. Si nous lançons une balle de tennis vers le haut, même si elle nous revient dans les mains, cela ne veut pas dire qu'elle ait fait le chemin inverse. La montée et la descente sont des prolongements de la trajectoire de la balle. Et une fois engagé, il n'est pas possible d'inverser ce processus. De la même manière, l'énergie qui a lancé la balle vers le haut s'est dispersée au point de ne plus pouvoir assurer la poursuite du mouvement de la balle.La balle va retomber et s'arrêter à un moment donné. L'énergie initiale a changé, elle est donc asymétrique.


Et tout cela a un rapport avec le temps : il avance toujours droit. Ce qui veut dire qu'il n'y a pas de retour en arrière dans quoi que ce soit. Même si là il vous vient à l'esprit la théorie de la relativité et des trous de ver (des tunnels permettant de voyager dans l'espace-temps), et oui, même ces mouvements seraient de continuité (si vous remontiez dans le temps, vous seriez conscient de ce retour, donc vous ne pouvez pas dire que vous êtes revenu en arrière, mais plutôt que vous avez visité le passé. Et si vous remontiez dans le temps, jusqu'à l'âge de six ans, sans en avoir conscience, ce ne serait pas revenir en arrière, mais tout simplement reprendre un point de la trajectoire, en annulant tout le reste).


Tâchez d'accepter ceci : le temps ne s'arrête ni ne recule. Une action initiée suivra sa trajectoire, au cours de laquelle elle perdra de l'énergie jusqu'à ce qu'elle se disperse et cesse d'exister. Cela vaut aussi bien pour les fleurs de votre jardin que pour l'Univers. Que la durée de cette trajectoire soit longue ou courte, ce sont les facteurs d'interférence qui le détermineront, mais les variables sont si nombreuses qu'il est inutile d'essayer de les prévoir. Nous ne contrôlons pas la trajectoire temporelle. Nous sommes la trajectoire.


Ce qui nous pousse à réfléchir sur beaucoup de choses, l'une d'entre elles étant le thème initial de notre dialogue d'aujourd'hui : après tout, la vie est-elle une suite de ruptures ou une continuité ? Nombreux sont ceux qui, lorsqu'ils réfléchissent à leur propre vie, la voient comme constituée de parpaings, comme une suite d'événements remarquables.Ils les voient comme des parties qui forment un tout. Dans leurs discours, les expériences sont compartimentées : "enfant, j'étais comme ça, alors qu'à l'adolescence, j'étais comme ci" ou "quand j'étais jeune". Il y a souvent une nostalgie, un regret de ce "moi" du passé qui s’exprime à travers des expressions telles que "les bons vieux temps", ou bien encore "à mon époque".


Les événements se succèdent comme des blocs de béton massifs les uns sur les autres : le temps de collège est écrasé par la fac, boum ! La jeunesse se laisse devancer par les 40, 50 ans et boum ! Les enfants qu'hier étaient tout petits et qu'on dirigeait sous des ailes protectrices et dominantes arrivent à l'âge adulte et boum ! Voilà qu'on est devenu obsolète, comme si on n'était plus ce père et cette mère qu'hier encore venaient de quitter la maternité enchantés avec ce bijou entre les mains.


Et ainsi de suite. On regarde de vieilles photos et on se dit : "Mince, j'étais beau gosse" ou "j'étais mignonne". Tout est décloisonné, tout est lâche, donnant l'impression d'un manque de contrôle, comme si les événements étaient tellement aléatoires que nous n'y participons pas, mais qu'en fait nous subissons leurs conséquences. Ce qui s'avère terrifiant, donnant une impression d'instabilité. "Aujourd'hui je suis cette personne, qui serai-je dans 10 ans ?"

Mais si la Flèche du temps sert à créer des mécanismes utilitaires ( des voitures, des machines, des appareils électroniques ou des vaisseaux spatiaux), elle sert aussi à nous donner un autre regard sur notre propre existence.


Non, nous ne sommes pas constitués de blocs d'événements, chacun correspondant à un " moi" spécifique (le moi enfant, le moi adolescent, le moi jeune, le moi adulte, le moi vieux, le moi non plus). Notre existence en elle-même est une force, une énergie. Peu importe si elle a été créée par une force supérieure ou pas, avec un but ou pas du tout. Nous existons, point. Nous sommes poussés vers le futur, parce que le temps ne revient pas, point. Les événements de notre existence sont sujets à l'entropie : si initialement ils sont ordonnés, vers la fin ils deviennent désordonnés, ceci est un fait.


À la naissance, nos actions sont limitées donc notre énergie est ordonnée (un bébé qui ne bouge, ne parle et n'interagit que de façon limitée avec son environnement ne déclenche pas de nombreux événements). C'est en grandissant et en devenant autonomes que nos créons des événements. Alors, le sens unique de notre énergie/existence (nous ne pouvons pas revenir en arrière), et l'asymétrie de cette énergie/existence (il n'y a pas un jour identique à l'autre), nous mènent au présent. Il n'y a pas de rupture. Vous êtes toujours la même personne que vous étiez à l'âge de cinq ans. Vous êtes toujours cet enfant qui entrait le premier jour d'école effrayé ou excité.


Vous êtes toujours l'adolescent qui était sûr de ne jamais devenir comme ses parents. Votre vie est une flèche vers l'avenir. Et vous y placez les petits traits verticaux marquant les événements remarquables qui culmineront dans le moment présent. Mais ces traits ne servent qu'à vous aider à comprendre l'ensemble. Ils ne brisent pas la ligne du temps, la ligne de votre vie.

Parce que votre vie est faite de continuité, marquée par des hauts et des bas, mais toujours sur la même trajectoire, et non de morceaux éparpillés sans connexion.


Lorsque vous réaliserez enfin la beauté de cette énergie qui vous émeut, peut-être cesserez-vous de regretter le passé et commencerez-vous à l'incorporer à l'ensemble de votre vie. Ensuite pour vous il n'y aura plus de hauts et de bas, de moments heureux laissés derrière vous. Tout le répertoire des événements de votre vie sera accepté parce que vous saurez qu'ils sont l'énergie qui vous anime, qu'ils font de vous ce que vous êtes.

Alors ne vous déconnectez pas de vous-même. Si vous ne pouvez — et ne devez pas —remonter le temps, vous pouvez l'embrasser, car embrasser le temps, c'est embrasser l'existence elle-même !


Et ce qui est beau dans tout cela, c'est que toutes les flèches du temps, toutes les existences sont reliées. Vous n'êtes pas seul et vous n'avez pas besoin de vous sentir seul. Profitez de chaque parcelle de cette existence et interagissez, connectez-vous avec votre vie et avec les choses et les personnes qui croisent votre chemin. Et si la fin est inévitable, qu'il en soit ainsi ! Après tout, ce qui compte c'est que vous existez en ce moment, quel que soit votre âge, vieux ou jeune, vous êtes énergie ! Connectez-vous avec vous-même et avec le monde et vivez chaque trouble comme une partie indispensable, même si elle demeure incomprise, de votre flèche du temps.Sans ruptures, mais d'une continuité qui suit son propre rythme.